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Alain Damasio : « Le hacker est l’homme cultivé du présent et du futur »

Par le 7 août 2014 | #Société

Dans son nouveau numéro, sorti en kiosques le 15 juin dernier, Usbek & Rica se demande si, en produisant des mondes futurs prenant la forme de descriptions outrancières du système capitaliste, la science-fiction n’est pas la plus efficace des contre-cultures. À cette occasion, la journaliste Anne de Malleray a rencontré l’écrivain français Alain Damasio pour parler de science-fiction et de contre-pouvoir, de Nietzsche et de transhumanisme, nouvelle religion d’un monde en voie de dévitalisation.

À votre avis, reste-t-il encore des espaces culturels et artistiques où peut se nicher la critique ?

À mon sens, la spécificité du capitalisme contemporain est de ne plus laisser de « dehors » ni de « contre ». Pour détourner la célèbre formule de Sacha Guitry, le capitalisme, nous sommes « contre, tout contre ». D’un point de vue topologique, tout ce qui se pense, se fait et résiste, naît en occident dans et par le capitalisme, qui est notre horizon indépassable. Le capitalisme et ses logiques conjointes à l’emprise arachnéenne – je pense ici au consumérisme, à la pensée quantitative, à la société du spectacle, à la société de contrôle, etc. – excluent une potentielle contre-culture. Les positions topologiques hors-système, qu’elles soient « en dessous » du système (underground), « en avant » du système (avant-garde), « au-dessus » du système (pensée critique) ou « en arrière » (no tech, passéisme, cultures identitaires) sont toutes déjà intégrées au système, elles en font partie et l’alimentent à sa marge, comme un différentiel d’énergie précieux qui évite une trop forte entropie, une normalisation trop prégnante, des routines trop mortifères. Le culte mécanique du nouveau et de l’inédit, l’aménagement d’une place prédéfinie pour l’insolite et l’impromptu, le scandaleux et le sulfureux, la révolte et la contradiction, indiquent bien que le système capitaliste préempte ce qui peut le déstabiliser, il le recycle d’avance, l’incorpore, le métabolise et s’en nourrit.

Depuis Les Temps Modernes de Chaplin, on n'a toujours pas trouvé comment enrailler la machine du capitalisme

Malgré Les Temps Modernes de Chaplin, la machine du capitalisme tourne toujours

« La SF est fondamentalement un art critique. »

Est-ce que la science-fiction, qui produit des mondes fictifs où faire exister la critique, ne serait pas la dernière contre-culture ?

Parler de la science-fiction comme d’une contre-culture – alors même que la SF est fondamentalement un art critique, une fiction spéculative à vocation critique qui interroge le présent à travers ses paradigmes technos dominants – c’est la réduire à un gimmick culturel de plus, un aliment sympathique de plus pour dynamiser le système. Dans un univers capitaliste hégémonique, la science-fiction serait plutôt une « avant-culture », comme on disait hier une « avant-garde ». Elle devine, « intuite », décrypte, identifie les schémas qui structurent le présent et les modèles qui nous formatent. Elle montre à quel point la technologie décide de notre rapport au monde, aux autres et à nous-mêmes ; et à quel point, si l’on n’interroge pas l’impact de ces technologies, on ne peut rien comprendre de décisif à nos sociétés et à notre propre vie. La science-fiction est la voie royale pour comprendre l’anthropocène, cette strate géologique durant laquelle l’Homme est devenu hégémonique et a « terraformé » la planète à sa main.

« Qui aurait parié un kopek sur le SMS en 1990 ? »

Pourquoi les pratiques culturelles occupent-elles une place marginale dans les œuvres de science-fiction ?

C’est étrange de constater à quel point la science-fiction, tout comme la prospective classique d’ailleurs, a du mal à anticiper ce qui touche à la culture. Sans doute parce que la culture est le passage, par le filtre des existences humaines, de conditions structurelles qu’elle absorbe et réinterprète subjectivement, ce qui la rend très difficilement prévisible. Prenons un exemple simple : le téléphone portable. Il existe dans Star Trek. Mais comment imaginer la démocratisation de ce type d’objet ? Et si tu l’imagines, comment anticiper la culture SMS ? Comment imaginer qu’on va finir par communiquer massivement avec 140 caractères seulement, maladroitement, sur des claviers minuscules, donnant naissance à un langage bâtard, un mode de drague, une gestion courte et utilitaire de l’info pratique, une source d’humour ? Qui aurait parié un kopek sur le SMS en 1990 ? Quel auteur de SF aurait pu prévoir que ce mode d’expression court, étriqué – et qui plus est écrit ! – allait être quasiment l’équivalent de l’échange oral sur un appareil d’abord dédié à l’oralité ? Le portable a créé une pratique culturelle nerveuse, asynchrone, générant de l’archive, des historiques, une navigation rapide dans les mèmes, les tendances et l’actualité virale. Il a créé une nouvelle façon de s’informer, de cibler ses centres d’intérêts, de vivre dans l’alerte. Et pourtant, c’est une technologie qui amène ces pratiques, donc quelque chose que la SF aurait pu anticiper, dans l’absolu. Mais deviner que le portable allait devenir un support de l’écrit et un support de flicage par la géolocalisation, deviner qu’Internet, pourtant si coloré, visuel et optique, allait redonner toute sa place à l’écrit et à la lecture, c’était très délicat à prévoir. Au fond, la science-fiction produit souvent de l’anticipation politique et sociologique à gros grains, des utopies et des dystopies à partir de grands cribles technologiques.

Spock passe un coup de fil / Star Trek

Spock passe un coup de fil / Star Trek

« Je ne pense pas que les formes culturelles monomaniaques que sont la littérature et le cinéma disparaîtront : on aura toujours besoin d’une certaine forme de passivité. »

Alors que la pratique culturelle relève plus de la psychologie  individuelle ?

Voilà, c’est ça. C’est un cran plus bas, plus moléculaire, plus subtil, ça relève d’un processus de subjectivation, à savoir la façon dont un individu devient un sujet pensant et vibrant dans un contexte historique, technique et social donné. Ce qu’on arrive à faire, c’est imaginer le cinéma du futur d’un point de vue technique, les jeux vidéos sur un registre hyper-immersif, le sport en mode dopé, augmenté ou boosté, la lecture sur des supports novateurs — mais tout cela n’est qu’une extrapolation technoïde, quantitative, ça ne dit rien de précis sur la qualité subjective de ce qui sera perçu, senti, reçu, transformé en pensée et en art. En science-fiction, il existe un ordre de priorité. C’est d’abord le champ technologique qui fascine les auteurs : comment la technologie va modifier notre rapport à l’autre, au monde, à soi. Les pratiques culturelles arrivent loin derrière. Je trouve ça plus intéressant de repenser le système politique et juridique, comme dans La Zone du dehors, que d’imaginer comment les gens se divertiront. Quand on est soi-même créateur dans un champ artistique, on a du mal à s’interroger sur la façon dont son propre médium va bouger. Je travaille sur la forme roman, mais peut-être que cette forme n’est plus du tout adéquate. Un roman, c’est long, c’est lent, son élaboration peut prendre plusieurs années et ça nécessite une attention soutenue du lecteur. On est dans une forme d’immersion dirigée… Or, aujourd’hui, une nouvelle génération se révèle capable de mener toutes les activités culturelles simultanément, d’expérimenter une forme de « coprésence culturelle ubiquitaire ». Moi, je fais partie de l’ancienne école : je suis sur une seule tâche à la fois. Cela dit, je ne pense pas que les formes culturelles monomaniaques et mono-attentives que sont la littérature et le cinéma disparaîtront : on aura toujours besoin d’une certaine forme de passivité, d’être assis confortablement tout en ayant le cerveau disponible.

Dans La Zone du dehors, Damasio imagine Cerclon, une société démocratique sous contrôle...

Dans La Zone du dehors, Damasio imagine Cerclon, une société démocratique sous contrôle…

« J’attends encore le robot qui va marcher sur une plage de galets sans se casser la gueule… »

La science-fiction des années 1950 était portée par un enthousiasme pour le progrès technologique. Aujourd’hui, elle s’essouffle ou produit essentiellement des dystopies. Pourquoi ?

Dans les années 1950, la science-fiction avait encore une dimension anticipatrice et un enthousiasme pour des technologies dont on pensait qu’elles allaient tout éclater. Or, quand on y regarde de plus près, on se rend compte que la robotique est un pur échec. On fait des petits robots domestiques à peine expressifs, mais c’est peanuts, c’est un ratage total par rapport à ce que la science-fiction avait imaginé. J’attends encore le robot qui va marcher sur une plage de galets sans se casser la gueule… Aujourd’hui la capacité à anticiper à plus de dix ans ou vingt ans est inexistante. L’explosion des savoirs et des technologies nous a fait passer un effet de seuil et il est devenu très compliqué d’avoir une vision globale et un peu exhaustive des choses. J’ai beau me tenir au courant de tout ce qui sort, je ne cesse de rencontrer des gens qui me font découvrir de nouveaux trucs…

Le robot Pepper d'Aldebaran semble plutôt végétarien / Aldebaran

Gadget, le robot Pepper d’Aldebaran ? / Aldebaran

La SF est-elle devenue incapable de prendre une longueur d’avance ?

Elle le fait de moins en moins, fascinée qu’elle est par l’explosion technologique du présent. Dans l’avant-culture dont je me revendique, demeure quand même l’espoir qu’on puisse anticiper les nouvelles formes de contrôle et de pouvoir arachnéen sur nos vies que les innovations techniques et sociales laissent pressentir. Par exemple, à travers la figure du capteur (optique, thermique, olfactif, de mouvement, de poids, de chaleur…), on laisse deviner une ville 2.0 à la fois pervasive et objectivante, ainsi que la nouvelle façon de concevoir la sécurité qu’elle impliquera (vouloir toujours être tranquille, préférer le familier à l’étranger, refuser l’errance par le GPS, savoir que rien n’est plus gratuit si chaque déplacement est archivable). À travers le marketing et l’urbanisme sonore mis en scène dans le futur, on peut aussi préparer la résistance à la pacification acoustique qui se dessine, à la manipulation auditive qu’on nous aménage, on peut rendre sensible à la sauvagerie de l’écoute qui peut nous rendre libre. Savoir écouter et « désécouter » ce qu’on nous susurre à coup de muzak, c’est une des formes de l’avant-culture que suscite la science-fiction.

Les caméras de surveillance, symbole d'une société où tout semble sous contrôle

Les caméras de surveillance, symbole d’une société où tout semble sous contrôle

« À travers les techniques de contrôle, c’est notre rapport au monde qui se dématérialise. »

Pourquoi critiquez-vous notre rapport à la technologie ?

La technologie vend un pouvoir sur les choses, tout comme les sciences. Elle rend la vie plus facile, elle donne le pouvoir de faire ce qu’on ne pouvait pas faire auparavant. Les nouvelles technologies de contrôle qui permettent de réguler le rythme cardiaque sont des outils de maîtrise du monde. À travers ces techniques, c’est notre rapport au monde qui se dématérialise. Et en creux, cela signifie qu’on n’arrive plus à maîtriser le monde. J’adore la technologie mais, à chaque fois que je me retrouve devant une nouveauté, je me demande ce qu’elle ouvre et ce qu’elle referme, en quoi elle me permet d’être plus humain, plus intelligent, plus sensible. Et en quoi, sous prétexte d’augmenter mon pouvoir sur le monde, elle ne fait que réduire mes capacités. C’est la différence, théorisée par des philosophes vitalistes comme Spinoza ou Deleuze, entre le pouvoir et la puissance.

Le philosophe français Gilles Deleuze (1925-1995) / Spoutnik.info

Le philosophe français Gilles Deleuze (1925-1995) / Spoutnik.info

« Je n’ai pas de téléphone portable car ça représente à mes yeux une régression psychanalytique majeure. »

Selon vous, la technologie nous donnerait donc plus de pouvoir et moins de puissance ?

Le pouvoir qu’on donne est un pouvoir de contrôle et de maîtrise. Le GPS me permet d’arriver sans difficulté dans une ville qu’on ne connaît pas alors qu’avant, je devais prendre une carte, la lire, me repérer… J’avais besoin d’une représentation mentale de la ville, besoin de pouvoir me situer. Avec le GPS, j’accrois mon pouvoir d’atteindre plus rapidement mon but. Mais en termes de puissance, je perds une certaine capacité d’orientation, la possibilité de retrouver mon chemin si la technologie foire… On peut toujours choisir son rapport à la technologie. Par exemple, je n’ai pas de téléphone portable car ça implique une relation fusionnelle et ça représente à mes yeux une régression psychanalytique majeure. On n’est plus jamais seul, on décide d’être dans un espace de communication où l’on est toujours joignable. Le téléphone portable empêche la discontinuité, la rupture. Or, c’est dans l’absence et la rupture du lien que l’Autre existe. Ne pas avoir de portable, ça me permet de faire exister l’Autre, le lien. Quand on est frustré par l’absence, on peut construire la présence. La publicité insiste toujours sur le pouvoir, sans jamais parler de la puissance…

Dans la course au pouvoir des publicitaires, la puissance passe à la trappe / Orange

Dans sa dernière publicité, Orange compare la 4G aux pouvoirs des super-héros / Orange

« Ce qui m’intéresse, c’est que l’homme aille au bout de ce qu’il peut. »

Cette position peut vous faire passer pour un réac’. C’est paradoxal pour un auteur de SF…

C’est marrant parce qu’il y a quelques temps, j’ai fait une interview dans Télérama sur le transhumanisme. Et leur public, forcément, a fait « clap, clap ». J’envoie le même article à des potes geeks et ils trouvent ça « techno réac’ ». Mais je pose simplement une question humaine qui n’est pas nouvelle. Ce qui m’intéresse, c’est que l’homme aille au bout de ce qu’il peut. Je viens de l’école nietzschéenne : l’Homme, c’est ce qui doit être dépassé. L’Homme dominé par la culpabilité, la mauvaise conscience et l’idéal ascétique, qui se prive des désirs de la chair, il faut le dépasser pour être un homme affirmatif, qui accroît sa puissance et réalise ce qu’il a en lui. Comme dit Deleuze, les pouvoirs en place nous attristent. Je me sens joyeux quand ma puissance intérieure de vivre et d’agir s’accroît et je me sens triste quand elle décroît, que cela soit provoqué par une rencontre, par ce qui se passe dans mon couple ou quand on me vend de la merde.

Friedrich Nietzsche, le penseur de la volonté de puissance

Friedrich Nietzsche, le penseur de la volonté de puissance

« Le transhumanisme, c’est juste un déficit, un handicap intime. »

D’ailleurs, votre livre La Horde du contrevent peut se lire comme une recherche d’une autre ontologie du sujet, construite collectivement et animée par le « vif », qui pourrait être un autre mot pour « volonté de puissance »…

En effet, chacun existe à travers le collectif, sous la forme de la horde. C’est un livre humaniste, c’est l’Homme avec ses forces sensibles, son énergie, sa volonté, qui va jusqu’au bout. L’Homme qui exploite ses forces : c’est un livre très nietzschéen. Nietzsche le dit bien : on ne cesse d’être dans des champs qui nous coupent de ce que l’on peut. Et si on arrive à lever cela, on n’a pas besoin des transhumains ou de l’homme augmenté. Le transhumanisme, c’est juste un déficit, un handicap intime. Il n’y aurait pas de transhumanisme si nous allions au bout de ce que nous pouvons. Nous sommes une machine organique, corporelle, chimique. Comment peut-on croire que le cerveau n’est qu’une boule électrique que l’on pourrait reproduire avec des circuits électriques ? C’est absurde.

La Horde de Contrevent du roman de Damasio / illustration d'Anne Heidsieck

La Horde du Contrevent de Damasio / illustration d’Anne Heidsieck

Mais beaucoup voient dans l’homme augmenté une forme d’expression de la puissance.

C’est une idéologie qui se rattache au techno-capitalisme. C’est la volonté de pouvoir, l’idée que par l’éducation et l’argent, on pourra augmenter ses capacités. Je ne crois pas du tout qu’il s’agisse réellement d’augmenter ses sensations. Le transhumanisme n’a rien à voir avec la drogue par exemple, qui était portée par des valeurs intéressantes d’élargissement du champ des perceptions et des sensations. Augmenter sa vision ou rendre ses muscles plus élastiques, cela traduit un sentiment que le corps normal nous paraît handicapé, insuffisant. C’est une forme de dévitalisation : on n’arrive plus à habiter son corps ni son esprit, alors on délègue nos capacités à la machine. Je sens cette dévitalisation monter en puissance depuis une vingtaine d’années.

Tony Stark, un dégonflé ? / Iron Man 3 (2013 Marvel)

Tony Stark, un dégonflé ? / Iron Man 3 (2013 Marvel)

« Dans un moment où tout est en crise, c’est le transhumanisme et la technologie qui portent encore une forme de religiosité. »

Qu’est-ce que vous entendez par « dévitalisation » ?

Je me sens proche des philosophes vitalistes, qui considèrent que les transcendances – à savoir Dieu, la religion et la métaphysique – sont une façon de fuir la vie. Tout est là. On a tout dans les mains, tout en nous. Le plan d’immanence, la nature, les gens, les relations, tout cela est suffisamment fécond. Ressentir ça comme insuffisant, c’est faire appel à une forme de transcendance. Nietzsche traquait les signes morbides, la fatigue d’être. La tendance au nihilisme, c’est rejeter la vie. Et le transhumanisme, j’ai l’impression que c’est un rejet de la vie, c’est pour ceux qui n’habitent pas leurs corps ni leurs relations. Dans un moment où tout est en crise, c’est le transhumanisme et la technologie qui portent encore cette forme de religiosité, de transcendance. À travers l’homme augmenté, on se dit qu’il y a un déploiement possible de l’être humain vers autre chose. Aujourd’hui, nous sommes face à deux méta-récits : l’écologie et le transhumanisme. Et il y a des côtés super religieux dans les deux…

Le meilleur des mondes d'Aldous Huxley, un monde où les bébés sont optimisés

Le meilleur des mondes d’Aldous Huxley, un monde où les bébés sont optimisés

« Entre Hollande et Sarkozy, c’est comme si on changeait la couleur du maillot, c’est toujours le paradigme du capitalisme libéral. »

On pourrait étendre la dévitalisation à l’existence collective et à la politique, qui ne convainc plus personne.

On entend souvent dire que les gens ne sont plus politisés, mais c’est débile ! La politique, c’est la façon dont on vit ensemble. Donc on est toujours dans un rapport politique aux choses, et la question du pouvoir est essentielle. Si la politique telle qu’elle est pratiquée ne suscite plus l’adhésion, c’est parce que les discours ne veulent plus rien dire et que les politiques n’exercent plus aucun pouvoir. Entre Hollande et Sarkozy, il y a des variations sur la moralité, des styles différents, mais c’est comme si on changeait la couleur du maillot, c’est toujours le paradigme du capitalisme libéral… Il y a une crise de tous les systèmes, que Deleuze et Foucault avaient anticipé : on est passé d’un régime disciplinaire à un régime de contrôle, ce qui se traduit par la crise de l’école, la crise des prisons, la crise des institutions, etc. C’est une mutation profonde, mais on essaie d’appliquer les vieilles recettes et de faire avec le système ancien.

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Passation de pouvoir entre Sarkozy et Hollande, le 15 mai 2012 à l’Elysée

Où sont les zones de résistance, les failles spatio-temporelles qui pourraient permettre de créer un autre rapport à l’être ?

La société de contrôle actuelle est beaucoup plus douce qu’une dictature imposant sa discipline, mais ce dernier système donnait tout de même de l’énergie aux individus. Avec l’arrivée du contrôle, tout devient soft. La dévitalisation fait son chemin car l’énergie est coagulée par le système. Le pouvoir s’est démocratisé. Aujourd’hui, tout le monde a des outils pour contrôler : le mari, la femme, la mère qui file un portable à son fils, tout le monde… On parle de self control, de quantified self, des systèmes qui ne sont pas terrorisants. Le pouvoir est mou. Pourtant, on peut développer des alternatives. La Horde, par exemple, c’est une utopie sociale : comment un collectif peut vivre en allant au bout d’un projet, d’un modèle politique. Tous mes bouquins mettent en scène des dystopies, pour montrer comment on peut leur résister.

La dernière pub d'Apple met le paquet sur le quantified self / Apple iPhone5S

La dernière pub d’Apple met le paquet sur le quantified self / Apple iPhone5S

« Dans Les Furtifs, les villes sont surendettées parce qu’elles empruntent sur le marché mondial. »

Quelles seraient les figures de cette résistance ?

Il y a les militants de Greenpeace, qui font des actions commando. Et puis, il y a aussi les résistants alternatifs, anarchistes, membres de communautés d’extrême gauche. On ne les entend pas beaucoup, mais ces communautés existent bien. Dans Les Furtifs, mon prochain roman, les villes sont surendettées parce qu’elles empruntent sur le marché mondial. Elles sont alors rachetées par des multinationales : Paris par LVMH, Cannes par Time Warner, Orange par Orange… Ces multinationales établissent des « forfaits citoyens » et les communes qui n’intéressent personne sont rachetées par des citoyens qui mènent des expériences s’inspirant des communautés anarchistes. Je vais essayer de montrer plein de modes alternatifs d’existence et de résistance qui ne sont pas encore advenus. Il faut rendre la révolution désirable ce qui n’est pas le cas pour l’instant.

« La délinquance du hacker est productive et féconde. »

Watch Dogs, un jeu vidéo mettant en scène un hacker professionnel, a fait un carton dès sa sortie fin mai 2014

Watch Dogs, un jeu vidéo mettant en scène un hacker professionnel, a fait un carton dès sa sortie fin mai 2014. Tiens donc… / Ubisoft

Avec la figure du hacker, la science-fiction a anticipé une forme de résistance technologique ? N’est-il pas l’homme cultivé du futur qui maîtrise un savoir clé qui le distingue ?

Pour moi, le hacker romantique, rebelle, white hat, qui détruit un système néfaste, est une figure clé de la résistance. C’est une très bonne nouvelle pour nous aider à sortir de la merde. Il est même « la » figure du contre-pouvoir dans l’univers anthropotechnique massif, qui est déjà le nôtre. D’abord, il est le délinquant joyeux du futur, capable de forcer les sécurités informatiques. L’analogie avec la délinquance réelle est d’ailleurs assez évidente : lui aussi cambriole, s’introduit, vole, squatte et force des coffres. Mais sa délinquance est surtout productive et féconde : elle alerte, elle révèle, elle met à jour et hors d’état de nuire les forces occultes du réseau, elle contre-effectue les pouvoirs insupportables, elle libère les données personnelles iniquement cachées. Le hacker est une force alternative de proposition et de résistance : il tisse aussi des liens, entretient une communauté de militants actifs, offre des espaces clandestins de résistance (les « darknets »), pratique l’action directe (mise en carafe d’un site) et agit à distance. Il peut même lever une armée de machines-zombies (les « botnets ») pour griller des serveurs ennemis. Ces pratiques, ce savoir, impliquent un certain niveau d’éducation, de réflexion, une vraie créativité aussi. C’est clairement une culture avec sa langue, ses codes, ses règles collectives mouvantes, son éthique, son individualisme aussi — mais le niveau de conscience politique qu’on y trouve me semble plutôt rassurant. Alors oui, le hacker est l’homme cultivé du présent et du futur, une très forte figure romantique de la lutte, un personnage incontestablement positif dans l’imaginaire de la science-fiction.

Propos recueillis par Anne de Malleray

En lien avec cette interview, retrouvez dans le nouveau numéro d’Usbek & Rica notre article « Science-fiction, la dernière des contre-culture ? ». A lire ici.

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