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Jacques Testart : « Tout le monde finira par choisir le même bébé »

Par le 30 septembre 2014 | #Science

Suite de notre série d’entretiens sur l’avenir du corps et de la beauté avec le biologiste Jacques Testart. Le père du premier bébé-éprouvette français nous explique pourquoi, demain, « l’eugénisme mou et démocratique » séduira l’immense majorité des parents, au risque d’affaiblir génétiquement l’espèce humaine.

Dans votre dernier livre, Faire des enfants demain (Seuil, 2014), vous expliquez que la sélection génétique des embryons lors d’une fécondation in vitro va bientôt devenir la norme. Ce tri prénatal aura-t-il des conséquences sur notre physique ? Allons-nous finir par tous nous ressembler ?

Je ne pense pas que les gens sollicitent massivement une aide médicale simplement pour avoir un enfant blond. Il y aura toujours des résistances culturelles. À mon avis, les gens chercheront à conserver un certain profil, une certaine forme d’authenticité liée à leur culture et à leur pays d’origine. Cela dit, on voit déjà aujourd’hui que certains Antillais qui ont recours à l’insémination artificielle demandent à utiliser du sperme de donneurs blancs. Ça peut surprendre mais les raisons sociales sont assez évidentes : ils considèrent que leur enfant aura ainsi plus de chances d’éviter la ségrégation…

Pochette du disque du Meilleur des Mondes, lu par son auteur Aldous Huxley

Pochette du disque du Meilleur des Mondes, lu par son auteur Aldous Huxley

« Une sorte de personnage abstrait va s’imposer, qu’on peut appeler l’“Homme sain” »

Plus qu’un clonage esthétique, la normalisation des êtres humains se fera donc plutôt sur des critères de santé ?

Oui, on agira d’abord sur les pathologies parce qu’en matière de santé, on peut souvent s’appuyer sur des critères de sélection objectivement démontrables, alors que les critères esthétiques sont toujours plus subjectifs.

Vous employez souvent le terme de « purification génique ». Qu’entendez-vous exactement par là ?

C’est le fait que tout le monde finira par choisir le même bébé, par éliminer les mêmes gènes. J’appelle cela du « clonage social ». À partir du moment où des critères universels de bonne santé vont s’imposer partout dans le monde, une sorte de personnage abstrait va s’imposer qu’on peut appeler l’ « Homme sain ». Nos enfants seront évidemment conformes à l’image qu’en donnera la médecine. Je ne vois pas pour quelle raison il n’y aurait pas de convergence, d’uniformisation, car les critères de bonne santé physique sont les mêmes partout.

Selon vous, cette uniformisation sera synonyme d’appauvrissement génétique. Pour quelle raison ?

D’ici trois ou quatre siècles, il y aura très probablement un nivellement génétique par le bas, une perte de diversité génétique qui finira par fragiliser l’être humain, par appauvrir l’espèce. Il faut arrêter de croire que les gènes sont simplement bons ou mauvais. On fait semblant de simplifier mais la génétique c’est quelque chose d’extrêmement complexe. Tous les gènes ont des fonctions multiples et souvent encore mystérieuses. Et puis, il n’y a pas que les gènes ! Il faut également prendre en compte les facteurs épigénétiques, c’est-à-dire l’impact de l’environnement sur ces gènes.

ADN humain / mitre.org

ADN humain / mitre.org

« Il y aura toujours des “ratés”, des enfants qui ne seront pas parfaits »

Votre livre est radical : vous actez le fait que d’ici la fin du siècle, « tous les enfants devraient être choisis dans les éprouvettes des biogénéticiens »…

En Angleterre, les parents qui louchent ont déjà accès à la fécondation in vitro pour limiter le risque que leur enfant soit atteint de strabisme. Et en Australie, tout en ignorant  les  gènes éventuellement liés à l’autisme, on peut  éliminer les embryons masculins  qui présentent un risque triple d’autisme… Je ne me fais pas d’illusions. La sélection génétique sur les embryons semble être dans l’intérêt des parents, des assureurs et de la société toute entière car les handicapés coûtent très cher… On nous dit également que c’est dans l’intérêt des futurs enfants, et là je suis plus sceptique. Parce qu’il y aura toujours des « ratés », des enfants qui ne seront pas parfaits. La seule façon d’éviter ce scénario et d’envisager une autre forme d’humanité, c’est un changement du paradigme politique et d’abord la décroissance économique. Il faut cesser de courir après la performance, la croissance à tout prix et la soi-disant « augmentation » de l’humain que nous promettent les transhumanistes. D’ailleurs, c’est marrant : ces derniers ne parlent jamais de transgenèse. Or, j’aimerais bien savoir  de quels gènes supplémentaires notre espèce a besoin… On a  sélectionné  des poules pour qu’elles pondent plus ou des vaches pour qu’elles produisent plus de lait… Et ils nous disent : l’humain du futur sera plus fort, plus puissant. OK, mais concrètement, quels gènes faut-il lui ajouter ? Et puis, les déboires actuels en matière d’OGM nous montrent bien que nous ne maîtrisons pas la transgénèse et surtout son impact imprévisible sur le fonctionnement de l’organisme.

Votre position sur la question génétique, au même titre d’ailleurs que celle d’un écologiste comme José Bové qui refuse de manipuler génétiquement l’homme comme les plantes, rejoint finalement celle des religieux conservateurs pour qui la vie est sacrée. C’est assez ironique…

Oui, ça peut paraître surprenant. D’autant que je suis athée, aucun doute là-dessus. Et vous pensez bien que depuis trente ans que je travaille sur ces sujets, j’ai été approché un certain nombre de fois par les catholiques ultra… Mais nous ne défendons pas cette position pour les mêmes raisons. Ce qui m’embête, dans le tri des embryons, ce n’est  pas le sacrifice des malformés, le fait qu’on ne veuille pas les garder, mais plutôt le sort de ceux qui justement vont passer entre les mailles du filet. Et puis, quand je parle avec les religieux de ces sujets, je leur dis bien que l’avortement est la seule garantie contre la sélection génétique. Quand on agit sur un seul fœtus, il n’y a pas de tri, pas de sélection, c’est blanc ou noir. Bon,  certains  commencent à comprendre que le vrai problème est  le DPI qui peut trier sans limites… L’avortement responsabilise les parents : on évite le pire mais on ne recherche pas le mieux.

Manifestation anti-avortement à Paris, le 22/01/2012 / afp.com/Martin Bureau

Manifestation anti-avortement à Paris, le 22/01/2012 / afp.com/Martin Bureau

« Au final, il n’y a pas de différence entre l’eugénisme démocratique et l’eugénisme autoritaire »

Vous parlez d’un « eugénisme mou » qui s’impose dans les esprits, en France comme ailleurs. Pourquoi un certain nombre de parents n’arrivent-ils pas à assumer leur tentation eugéniste ?

Il y a trente ans, personne ne me croyait quand j’évoquais le fait qu’un jour, peut-être, on choisirait ses enfants en triant génétiquement les embryons. Aujourd’hui, par contre, on me traite d’ayatollah quand j’emploie le mot « eugénisme »… Les gens refusent ce mot parce qu’il renvoie à un passé lourd, ça fait référence à des périodes chargées de l’Histoire… Mais il faut bien être conscient qu’au final, il n’y a pas de différence entre l’eugénisme autoritaire et l’eugénisme démocratique, comme l’a d’ailleurs reconnu le Conseil d’État. Le résultat est le même : obtenir des enfants « de qualité ». Je ne m’attends pas à un soudain éveil des consciences, car quand les parents sont confrontés à ce type de décisions, ils se vivent comme des cas particuliers. Il n’y a pas vraiment de possibilité de résistance face à cette tendance.

La France est l’un des pays les plus prudents en matière de bioéthique. Pourrait-elle échapper au tri génétique des embryons ?

La France est un cas à part, c’est vrai. Elle se construit depuis des années une culture bioéthique, notamment à travers les avis rendus par le Comité d’Éthique qui nourrissent largement la loi. Mais il y deux problèmes. D’abord, le tourisme procréatif qui permet à n’importe qui d’avoir un enfant comme il le souhaite à l’étranger. Ensuite, on sent bien qu’il y a un glissement progressif en matière d’éthique : les résolutions  bioéthiques tendent de plus en plus à s’aligner sur la législation des autres pays. En 1985, quand le Comité d’éthique a rendu son tout premier avis, la position sur l’eugénisme était très claire : « le tri des embryons ne sera jamais autorisé ». Trente ans plus tard, les lignes ont bougé : on commence à dire qu’on pourrait étudier tous les embryons  pour éviter d’en arriver à l’avortement…

À part les personnes victimes d’un accident au cours de leur vie, y aura-t-il encore des handicapés dans le futur ?

Nous allons sûrement assister à la disparition de nombreux  handicaps génétiques. Après, il faut bien avoir en tête que même les individus qui ne présentent pas de risques peuvent avoir des enfants porteurs de maladies génétiques parce que leurs gamètes ont subi des mutations pendant  leur fabrication. Pour atteindre le risque zéro de « mauvaise naissance », il faudrait donc passer tous les embryons au tamis de la sélection. C’est la seule solution. Et ça arrivera car, si on supprime la pénibilité par la fabrique de gamètes en laboratoire, les parents ne prendront pas le risque d’avoir un enfant porteur d’une maladie génétique.

« Le vivant, c’est beaucoup plus compliqué qu’une simple machine »

Les "hubots" de la série suédoise Real Humans

Les « hubots » de la série suédoise Real Humans

Revenons un instant à votre affirmation sur l’affaiblissement génétique à venir de l’espèce humaine. Comment pouvez-vous en être si sûr ?

Je suis darwinien. Je crois que les espèces évoluent en créant de la diversité, qui est ensuite sélectionnée par leur environnement naturel. Or, avec la sélection génétique, on fait exactement l’inverse, sans se préoccuper du tout de l’environnement. Cet humain normalisé, qui ne sera pas passé par la sélection naturelle, pourrait tout à fait devenir handicapé dans un nouvel environnement. C’est pour ça qu’il est illusoire de croire qu’on peut tout maîtriser. Le transhumanisme, ce n’est pas de la science mais du scientisme. C’est marrant d’ailleurs, parce que ces gourous  sont souvent des informaticiens plutôt que  des biologistes. Ils veulent mettre la vie en équations, la réduire à la machine comme Descartes en son temps. Un exemple : aujourd’hui, pour répondre à la disparition des abeilles, on nous dit qu’il sera possible de fabriquer des abeilles artificielles pour polliniser les fleurs. Mais c’est  ridicule: on est et on restera incapables de fabriquer des  êtres  aussi complexes que les vraies abeilles en reproduisant leur physiologie et leurs comportements dans une machine volante miniaturisée…. Tout ça pour dire que le vivant, c’est beaucoup plus compliqué qu’une simple machine. Les transhumanistes sont d’authentiques apprentis-sorciers, mais leur idéologie semble s’imposer.

Pour aller plus loin : Faire des enfants demain, de Jacques Testart (Seuil, 2014)

  • Estoc Ad

    Entretien passionnant. On peut se demander dans quelle mesure Jacques Testart n’a pas lui-même complètement intégré l’eugénisme prométhéen qu’il croit dénoncer. Ceci est notamment visible dans sa position sur l’avortement, qui est selon lui « la seule garantie contre la sélection génétique » – comme si cette sélection était un attribut de la condition humaine, comme si l’Homme devait se plier au darwinisme duquel il peut pourtant s’extraire.

    Les plus faibles d’entre nous ne peuvent-ils donc pas, ne doivent-ils donc pas, être radicalement protégés ? N’est-ce pas là la grandeur de l’Homme ? Accueillir et faire vivre tout le monde ? Jacques Testart, l’Homme n’a pas qu’un cerveau, il a aussi un coeur – dont il est décidément trop peu fait usage dans ce triste monde cruel.

  • moi

    joli commentaire…ESTOC
    je répondrai par cet article moi : « Sur un site Internet multilingue, les clientes peuvent combiner les caractéristiques afin de dénicher le géniteur idéal, et commander en ligne. Outre les critères classiques– couleur de la peau, groupe sanguin, diplômes–, il y a les options: arbre généalogique, entretien avec le donneur sur ses souvenirs d’enfance, reproduction d’un message manuscrit, «test d’intelligence émotionnelle», photo de monsieur lorsqu’il était bébé. Les tarifs varient de 45 à 600 € selon que le profil est «basique», «étendu», anonyme ou non, et selon la «qualité» du sperme. Des ristournes sont pratiquées dans certaines cliniques d’insémination recommandées par Cryos. » http://www.la-croix.com/Ethique/Sciences-Ethique/Sciences/Au-Danemark-des-bebes-sur-catalogue-2013-04-08-942785 ( je ne suis pas catholique ) Pourquoi cela ne fait il pas plus débat que ça??????

Usbek & Rica

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