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Laurent Alexandre : « Nous sommes entrés dans le siècle de l’eugénisme »

Par le 29 septembre 2014 | #Science

Bientôt, la sélection génétique des embryons sera ouverte à tous les parents. Un eugénisme décomplexé qui permettra de choisir la couleur des yeux, la musculature, la personnalité et surtout le QI de son futur enfant, affirme Laurent Alexandre, chirurgien urologue, aujourd’hui à la tête de DNA Vision, une société belge de séquençage de l’ADN.

Dans une tribune publiée le 26 mars 2014 dans Le Monde, vous employez le terme de « toboggan eugéniste ». Qu’entendez-vous par là exactement ?

Nous sommes entrés dans le siècle de l’eugénisme. Jusqu’à présent, la médecine ne pouvait pas séquencer l’embryon à un coût raisonnable. On regardait seulement s’il avait deux ou trois chromosomes 21, mais personne n’était en mesure de lire le code ADN. Aujourd’hui, une simple prise de sang chez la mère suffit pour séquencer l’ADN, même si cette technique – qui coûte beaucoup moins cher – n’est pas encore utilisée pour dépister autre chose que la trisomie 21. C’est un tournant historique ! Et il est à peu près certain que d’ici trois ou quatre ans, l’amniocentèse, qui provoque encore des fausses couches dans près de 1% des cas, ne sera même plus pratiquée en France. En attendant l’enfant parfait, on va donc déjà être confronté à la disparition de tous les embryons présentant des handicaps mentaux. Après la trisomie, on va également éliminer toutes les maladies qui tuent les enfants avant l’âge de 15 ans, comme les myopathies graves. Cette deuxième phase est inévitable.

Le caryotype humain complet 46 chromosomes au total) /  PASIEKA / APA / AFP

Le caryotype humain complet (46 chromosomes au total) / PASIEKA / APA / AFP

Et en quoi consiste la troisième phase alors ?

Pour l’instant, je n’ai parlé que du tri des « mauvais » embryons. Mais l’étape suivante, c’est le choix des « bons » embryons. La disparition des maladies génétiques que j’évoquais est une étape importante, mais qui n’aura pas vraiment de conséquences sur les générations futures puisque les myopathes meurent très jeunes et que les trisomiques sont stériles. Le tri embryonnaire, en revanche, est une étape décisive, qui va notamment permettre de choisir le « meilleur embryon ». On se dirige donc vers un « eugénisme de convenance ». Enfin, la quatrième et dernière étape, c’est la modification de l’embryon lui-même, la possibilité de le modeler à la carte. Pour cela, il faudra passer par la thérapie génique. La revue Nature vient de faire sa une sur le succès d’une expérience ayant permis de multiples modifications génétiques sur des embryons de petits singes. Malgré ces mutations, les primates se portent apparemment comme des charmes… Sans entrer dans des détails techniques trop complexes, tout ça, c’est possible grâce à de nouvelles enzymes qu’on appelle les « crispr » et les « talen ». La thérapie génique, c’est l’étape ultime, puisque le bébé ne dépendra alors plus des ovules et des spermatozoïdes de papa et maman…

« En matière de beauté, il y aura toujours des cycles. Avec l’eugénisme génétique, ce sera pareil. »

Existe-t-il un risque que nous finissions par tous nous ressembler ? Les parents du futur voudront-ils tous des enfants blonds aux yeux bleus et bien musclés ?

Non, je ne crois pas trop à l’eugénisme physique. En matière de beauté, il y aura toujours des cycles. En 1880, on aimait les femmes à grosse poitrine et aux hanches larges, tandis qu’aujourd’hui, dans les magazines, on voit plutôt des maigrichonnes quasi anorexiques. C’est comme le choix des prénoms : un jour ils sont ringards, puis ils finissent par redevenir à la mode. Avec l’eugénisme génétique, ce sera pareil. Par contre, je serai très surpris qu’à l’avenir, toute une génération de parents souhaite délibérément avoir des enfants débiles quand la précédente aura eu des bébés avec un QI de 160…

Vous pensez donc qu’on se dirige plutôt vers une forme d’eugénisme intellectuel ?

C’est évident. L’eugénisme intellectuel est la réponse naturelle à l’augmentation des capacités de l’intelligence artificielle. Bientôt, les parents de la classe moyenne se poseront la question suivante : dans un monde où l’IA progresse un peu plus chaque jour, ne vaut-il pas mieux que mon enfant soit plus intelligent qu’une machine ? Le chauffeur de taxi, qui sera remplacé dans quelques années par la Google Car, vous ne croyez pas qu’il fera tout son possible pour que ses enfants soient des ingénieurs ayant des capacités intellectuelles élevées ? Au départ, c’est sûrement la population asiatique qui aura recours à l’eugénisme intellectuel. D’ailleurs, la Chine recherche déjà les variants génétiques qui favorisent les QI les plus élevés : le Beijing Genomics Institute s’est lancé dans le séquençage de l’ADN de 2 200 individus porteurs d’un QI au moins égal à 160. Le responsable de ce programme a d’ailleurs expliqué : « Ça ne nous pose pas de problèmes éthiques, contrairement à vous les Occidentaux… » Mais l’Asie n’est pas la seule à avancer sur le sujet. 23&me, la société de séquençage de l’ADN filiale de Google, a obtenu en octobre 2013 un brevet sur la sélection des bébés sur des bases physiques et intellectuelles.

Bébé chinois /  Erik Araujo / Speaking of China

Bébé chinois / Erik Araujo / Speaking of China

« Si on élimine définitivement la trisomie 21, qu’est-ce qui nous enpêchera d’éliminer ensuite les embryons ayant un QI de 70, 80 ou même 100 ? »

Dans le monde que vous décrivez, il n’y aura plus de place pour les handicapés, voire pour la différence tout court…

Il y aura, à l’évidence, de moins en moins d’enfants ayant des capacités cognitives modestes. Ce qui ne va pas sans poser quelques questions. On sait, par exemple, qu’un enfant trisomique a un QI de 60. Bon, si on décide d’éliminer définitivement la trisomie 21 comme on est déjà en train de le faire, qu’est-ce qui nous empêchera ensuite d’éliminer les embryons ayant un QI de 70, de 80 ou même de 100 ? Personne ne peut répondre à cette question aujourd’hui… On peut d’ailleurs imaginer qu’à l’avenir, l’une des missions régaliennes de l’État sera de promouvoir certaines caractéristiques physiques par des campagnes promotionnelles et de veiller au maintien de « quotas physiques ». Car il est évident que si on avait su séquencer le génome à la fin du XIXe siècle, on aurait supprimé tous les gènes soupçonnés de prédisposer à l’homosexualité, une mesure qui serait totalement impensable aujourd’hui.

Avec le tri des embryons, faut-il craindre à terme une baisse de la diversité génétique ?

Le séquençage de l’ADN des embryons ne présente pas vraiment de risques pour la diversité génétique car on va sélectionner seulement à partir d’un certain nombre de variants génétiques, on jouera sur des registres limités. Personne ne touchera, par exemple, à une protéine de cartilage osseux… Ce qui est certain, en revanche, c’est qu’on assistera à une baisse de la diversité des QI.

Que pensez-vous de la position du biologiste Jacques Testart ? Il considère que seule une forme de décroissance politique et économique peut empêcher le scénario du recours prochain et systématique à la sélection génétique…

Nous sommes à l’évidence lancés sur un toboggan eugéniste. Sur ce point, je suis totalement d’accord avec Jacques Testart. Pour autant, je n’adhère pas à sa vision politique. Car au final, la vision des écolos de gauche qui est la sienne ou celle de José Bové, c’est d’être opposé à la manipulation de toutes les formes de vivant, qu’il s’agisse de plantes ou d’embryons humains. Bon, c’est exactement la même position que défendait Monseigneur Lefebvre… Pour eux, si on est myopathe, on est donc condamné à mourir dans son fauteuil avant ses 10 ans ? D’un côté, c’est la déification de la nature, de l’autre celle de la dignité humaine. Mais au final, écolos et catholiques se rejoignent.

José Bové / L'art et la manière

José Bové / L’art et la manière

« La futurologie médicale est une urgence »

L’État français a-t-il bien pris conscience de l’importance des enjeux de l’eugénisme ?

L’eugénisme est toujours considéré comme le tabou absolu, pour des raisons évidentes quand on sait ce qui s’est passé entre 1939 et 1945… Le problème, c’est que sur ce sujet, l’État est complètement schizophrène. D’un côté, seulement un trisomique sur trente survit au test de dépistage prénatal, et de l’autre, l’eugénisme est encore considéré comme un crime contre l’espèce humaine passible d’une peine de prison… Et ce alors même que l’État a lui-même mis en place une stratégie eugéniste en rendant quasiment obligatoire le dépistage prénatal des trisomies !

Comment les politiques peuvent-ils se saisir de ces questions et statuer sur de tels enjeux ?

Aujourd’hui, jusqu’à douze semaines de grossesse, il n’existe plus aucune limitation à l’avortement. Durant ce laps de temps, on peut décider d’avorter parce que l’enfant n’a pas les yeux bleus sans que la puissance publique ait son mot à dire… Et aujourd’hui, nous avons sur la table une technologie peu coûteuse – la prise de sang – qui permet de séquencer sans risque l’ensemble de l’ADN du bébé mais qui n’est autorisée en France que pour quelques cas particuliers. Si on en est là, c’est parce qu’il n’existe aucun travail de prospective au ministère de la Santé. J’avais écrit une tribune dans Le Monde pour expliquer que la futurologie médicale est une urgence. Parce qu’il ne faut pas se contenter de juger un embryon sur l’état des connaissances médicales actuelles. En 2050, par exemple, la maladie de Parkinson sera-t-elle toujours mortelle ? C’est peu probable. On a absolument besoin d’une réflexion prospective pour prévenir les parents que leur futur enfant est peut-être porteur d’une mutation mortelle aujourd’hui, mais qui a 99% de chances de ne plus l’être dans 30 ans… D’une manière générale, le corps médical n’est pas du tout adapté pour répondre aux défis soulevés par les NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives) et à la « watsonisation » de la médecine.

« Les chauffeurs de taxi ne sont pas les seuls à pouvoir aller se rhabiller. Les chirurgiens commencent déjà à être remplacés par des robots »

Chirurgie robotisée / Da Vinci Robot Chirurgical

Chirurgie robotisée / Da Vinci Robot Chirurgical

Qu’entendez-vous exactement par « watsonisation » de la médecine ?

C’est une référence à la bataille entre le système expert d’IBM Watson et le corps médical, qui ne travaille ni sur le big data, ni sur les algorithmes, à part une poignée de visionnaires. Un système expert à visée médicale peut avoir recours instantanément à l’ensemble des bases de données mondiales pour telle ou telle pathologie, alors qu’il faudrait trois mois à un individu normalement constitué pour consulter toute la littérature publiée sur le sujet à travers le monde… Il faut bien comprendre que qui est impossible à un moment donné de l’histoire le devient « quelques lois de Moore plus loin ». Au cours des vingt prochaines années, la puissance informatique va être multipliée par un million. Ça veut dire que les chauffeurs de taxi ne sont pas les seuls à pouvoir se rhabiller. Les médecins peuvent aussi se préparer au pire s’ils n’évoluent pas. Le métier de chirurgien, par exemple, va disparaître. D’ailleurs, ils commencent déjà à être remplacés par des robots…

Retrouvez un dossier de 20 pages sur l’avenir de la beauté dans le nouveau numéro d’Usbek & Rica, en kiosques le jeudi 2 octobre.

  • http://georgiatwomissingtoes.tumblr.com/ GEORGIA PANSEXUAL DISABLE

    gros con je suis eugéniste moi même pourquoi surtout en france ! j’ai diverses maladies qui m’otent la vie au quotidien, j’ai toujours dit que si enceinte, j’avais le moindre risque de donner naissance à un enfant anormal, que je l’avorterai ! et quant on voit comment les enfants handicapés sont non tolérés à l’école, c’est purement ideologique et hypôcrite !

  • Pradeilles

    Pourquoi vouloir éliminer les « QI inférieurs à 100″ ?! Il est fort probable que l’on pourra augmenter notre Quotient Intellectuel dans notre vie d’ici la fin de ce siècle. Ce que dit Laurent Alexandre ici me fait peur je dois dire. J’ai l’impression d’entendre un certain dictateur… Ou alors il n’a pas réfléchi à ce que je viens de dire ici peut-être ?! J’espère que oui tout de même. En tout cas, il ne faut pas se leurrer. Ces progrès génétiques et neurologiques ne seront que pour les Élites et les classes aisées et riches. Le commun des Mortels n’aura rien. Comme d’habitude en fait. On aura donc encore plus d’inégalité entre le Peuple et les Élites. Le Monde du futur risque d’être encore plus triste que celui d’aujourd’hui au final…

  • Mastrid

    Merci beaucoup M. Alexandre pour ce résumé écrit pour être à la portée de tous, sur des sujets graves qui nous concernent tous ainsi que les générations futures. Le rapport fait entre le transhumanisme et les NBIC est merveilleusement abordé dans votre vidéo « les neuro-révolutionnaires » (you tube), un régal! Ce clip m’a ouvert une porte sur un monde qui m’était inconnu alors qu’il est le notre…

Usbek & Rica

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