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Le capitalisme va-t-il mourir ?

Par le 27 janvier 2014 | #Économie

Mercredi 22 janvier, Usbek & Rica organisait à la Gaîté lyrique son 10e Tribunal pour les Générations Futures. Un débat en forme de procès, qui a permis de décider du sort qu’il convient de réserver au capitalisme.

Intro

« Le capitalisme a beau avoir traversé, ces dernières années, la plus grave crise de son histoire, il semble ne s’être jamais aussi bien porté qu’aujourd’hui. Né avec le progrès, il prospère avec la révolution numérique« . C’est sur ce constat que Blaise Mao, le président du tribunal, ouvre la séance, dans une salle pleine à craquer. Quelques minutes plus tôt, cinq jurés tirés au sort dans le public ont rejoint sur scène la journaliste Anne-Sophie Novel, le médecin Axel Kahn et les économistes Paul Jorion et Christian Saint-Étienne. Dans une heure et demie, ce jury d’un soir devra rendre son verdict en répondant à la question : « Le capitalisme va-t-il mourir ? » Il est 19h45. Le procès peut s’ouvrir.

MAL

« Le capitalisme aura-t-il la décence de mourir ? »

Ce soir, c’est Paul Jorion qui joue les procureurs. Ancien trader devenu blogueur à succès, l’anthropologue belge a dix minutes pour convaincre le jury que le capitalisme doit disparaître. Il s’y attelle en posant cette question : « Le capitalisme aura-t-il la décence de mourir avant de mettre en danger les générations futures de notre espèce ? » Le procureur Jorion joue sur la fibre écologique pour convaincre son auditoire : selon lui, le capitalisme, obnubilé par la croissance, s’acharne à piller les ressources naturelles : « On négocie tous les jours sept fois la quantité d’or réellement disponible parce que la spéculation fait gonfler les prix. » Pour autant, il est convaincu que le système capitaliste est condamné à terme, car sa nature même le pousse à l’excès et donc à sa propre disparition. Pour lui, non seulement le capitalisme va mourir, mais il doit mourir. Et ce dans les plus brefs délais.

Jorion

« La nature humaine ne se limite pas à la cupidité »

Intervenant en qualité de premier témoin, Axel Kahn nuance les propos du procureur. Pour ce célèbre généticien épris d’économie, l’essentiel, c’est de guérir le capitalisme, de l’humaniser en le poussant à défendre l’intérêt général, devenant ainsi « téléologique ». Le principal défaut du capitalisme ?   « Il permet aux vices privés de faire les vertus publiques » , regrette Kahn, dont les convictions humanistes finissent pourtant par prendre le dessus : « La nature humaine ne se limite pas à la cupidité et ne tolère pas les injustices inacceptables. » Questionné par le rédacteur en chef d’Usbek & Rica, Thierry Keller, Axel Kahn développe la ligne défendue dans son dernier livre (L’homme, le libéralisme et le bien commun, Stock, 2013) : « La crise que nous traversons sera fatale au libéralisme si nous sommes incapables de réhabiliter le concept de téléologie, illustré par la théorie keynésienne. » D’après lui, il convient donc de  « reprendre les manettes » et « accepter que le bien commun dirige notre économie. » Le procureur Jorion approuve : la situation économique actuelle est intolérable ; l’heure du changement a sonné.

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« Les témoins d’une transition économique majeure »

« Ce changement, l’économie collaborative peut contribuer à le faire advenir » affirme Anne-Sophie Novel, journaliste spécialisée dans l’innovation sociale et le développement durable. Le mouvement est déjà en marche : nous sommes les témoins d’une transition économique majeure, qui passe notamment par la sharing economy et le peer-to-peer, dont le meilleur exemple est la démocratisation de l’imprimante 3D. En prenant enfin conscience des dangers du capitalisme, nous changeons nos comportements et nous transformons le système de l’intérieur. De plus en plus d’entreprises choisissent ainsi de « répondre à des soucis sociaux et environnementaux plutôt qu’à des soucis de compétitivité. » Mais si cet engagement peut être sincère, « le grand capital peut aussi s’emparer de cette tendance pour en faire un outil marketing« , met en garde Anne-Sophie Novel. Un argument porteur, qui fait réagir le procureur : « Est-il, d’après vous, possible de changer le système par la valeur de l’exemple ? » interroge-t-il. « C’est possible, mais ça va être long et difficile » , lui répond Anne-Sophie Novel.

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« Le capitalisme, c’est comme un couteau »

Muet jusqu’alors, Christian Saint-Étienne entre alors en scène dans le rôle d’avocat de la défense. C’est lui qui, à la barre, va avoir la lourde tâche de défendre le capitalisme. Pour cet économiste membre de l’Union des Démocrates Indépendants (UDI), le capitalisme est loin d’être à l’agonie. Grâce à la révolution numérique, il profite au contraire d’un vent porteur. L’avocat de la défense reproche aux précédents orateurs d’avoir tenu des discours pessimistes et désuets : nos sociétés étant fondées sur le capitalisme, il est logique que leurs réussites dépendent de sa survie. « Simple mécanisme permettant de construire des sociétés« , le capitalisme est comme « un couteau qui partage le pain du monde » explique Christian Saint-Étienne. À ce titre, il faut donc veiller à le mettre entre de bonnes mains. Fédéraliste européen convaincu, l’économiste assure que seul notre continent a un problème avec le capitalisme. La preuve : toutes les autres régions du monde sont en croissance depuis 2009. Seule l’Europe, incapable de former une entité politique digne de ce nom, ne parvient pas à suivre le mouvement. Inutile pour autant de désespérer : l’Europe – et en particulier la France – ont les moyens de faire face à la compétition internationale. « Depuis la Révolution Industrielle, le niveau de vie a été multiplié par vingt et l’espérance de vie a triplé » affirme enfin l’avocat de la défense pour expliquer que le capitalisme permet de mieux vivre et que nous avons trop besoin de lui pour le laisser mourir.

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« Le capitalisme mérite de mourir »

21h15. L’heure du verdict a sonné. Mais impossible pour les cinq membres du jury de se mettre d’accord sur le sort à réserver au capitalisme, même si chacun a bien perçu les dérives du système : « On ne peut pas savoir si le capitalisme va mourir, mais il est certain qu’il le mérite. » Décidément, la prédiction est un art bien difficile.

Verdict

Dessins réalisés par Coco au cours du Tribunal pour les générations futures

Image à la une : still du Loup de Wall Street réalisé par Martin Scorcese, 2014

Usbek & Rica

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