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Pourquoi l’esprit humain a besoin de l’ordinateur

Par le 4 avril 2014 | #Nouvelles techno

L’intelligence des machines, tout le monde en parle. En revanche, l’amplification de l’intelligence humaine par les machines passionne moins les foules. Dommage. Car il s’agit là d’une approche essentielle pour définir le propre de l’esprit humain à l’âge numérique, comme l’a rappelé le chercheur David Bates, invité le 25 mars à Paris par l’Institut de recherche et d’innovation (IRI) du Centre Pompidou. Petite séance de rattrapage.

Dans le futur, l’homme devra cohabiter avec des machines plus intelligentes que lui. Des machines qui, à terme, finiront sûrement par juger sa présence sur Terre inutile. Ce scénario noir, toutes les personnes qui s’intéressent de près ou de loin au futur, l’ont forcément déjà entendu. La faute à certains journalistes, militants transhumanistes, chercheurs en intelligence artificielle et autres réalisateurs de film science-fiction, qui s’efforcent d’entretenir le fantasme d’une guerre inéluctable entre l’humain et ses outils technologiques, au premier rang desquels les robots. La faute, également, aux progrès considérables de l’intelligence artificielle, cette démarche scientifique consistant à doter nos systèmes informatiques de capacités intellectuelles comparables aux êtres humains.

Aussi simpliste et caricatural soit-il, ce scénario nous fait oublier que le développement de l’esprit humain ne s’est jamais construit sur l’opposition aux appareils, machines et autres artefacts – tous créés, d’ailleurs, par l’humain lui-même. Si ce dernier a mis au point de tels outils, et s’il a su développer une forme d’interaction avec eux, c’est justement pour s’enrichir, se développer, s’augmenter, et ce depuis le jour où il a réussi à tailler son premier silex. Année après année, découverte après découverte, nous tendons finalement à devenir ces « Man-Machine » chantés par le groupe allemand Kraftwerk dès 1978.

La pochette de l'album The Man-Machine de Kraftwerk (1978)

La pochette de l’album The Man-Machine de Kraftwerk (1978)

Dans ces conditions, « la question n’est pas tellement de savoir si l’homme sera remplacé par l’ordinateur, mais plutôt de comprendre la nature du couplage, du partenariat qui les unit », a rappelé le philosophe Bernard Stiegler en préambule de l’intervention de son collègue David Bates. Lui aussi chercheur en digital studies, Bates est convaincu qu’il faut proposer aujourd’hui une histoire alternative de l’ordinateur. Une histoire qui s’éloignerait des considérations sur l’intelligence artificielle pour expliquer en quoi l’homme et l’ordinateur sont liés dans un processus complexe de coévolution. Cette histoire n’est pas nouvelle. Elle émerge dès les années 1950 dans l’esprit d’une poignée d’ingénieurs visionnaires, dont David Bates détaille ici le contenu.

Vannevar Bush lors de l'inauguration du nouveau président du California Institute of Technology, en 1946. Source : Oregon State University's special collections

Vannevar Bush lors de l’inauguration du nouveau président du California Institute of Technology, en 1946. Source : Oregon State University’s special collections

Vannevar Bush : libérer la pensée créatrice

Chercheur au MIT, conseiller scientifique du président Roosevelt, Vannevar Bush est souvent présenté comme l’un des pionniers d’Internet. On lui doit notamment l’invention du lien hypertexte. Dans un article fameux paru en 1945 dans le magazine Atlantic Monthly, intitulé « As we may think », il décrit un système baptisé Memex, sorte d’extension de la mémoire humaine dans lequel il serait possible de stocker et retrouver facilement des livres et des notes personnelles. L’objectif, à terme, étant de libérer l’esprit humain, de le délester des tâches inutiles pour lui permettre de se consacrer à la pensée créatrice. « Bush voulait transformer la parole humaine en documents écrits grâce à des sortes de caméras frontales, ancêtres des Google Glass », raconte David Bates. « Surtout, il a fait cette spéculation géniale : l’interaction entre notre mémoire extériorisée et le fonds de notre esprit se fera de façon toujours plus intime. D’après lui, il existe bien une voie qui mène de notre mémoire extériorisée vers l’intérieur de notre cerveau, qui n’est alors plus qu’une machine parmi d’autres. »

J.C.R. Licklider à l'Université du Maryland, en 1979. Source : Ben Schneiderman / Computer History Museum

J.C.R. Licklider à l’Université du Maryland, en 1979. Source : Ben Schneiderman / Computer History Museum

Joseph Carl Robnett Licklider : nouer un partenariat avec l’ordinateur

Dans un essai publié en 1960 (« Man-Computer Symbiosis »), l’informaticien américain J.C.R Licklider théorise la notion d’amplification de l’intelligence. D’après lui, dans un futur lointain, les machines électroniques seront plus performantes que le cerveau humain. « Il s’agit donc de tirer du profit de la puissance de l’ordinateur en augmentant les capacités humaines », explique David Bates. « Licklider parle ainsi de « coopération » entre l’homme et la machine, afin d’obtenir un tout plus intelligent que les parties dont ce tout est composé. » Grâce à ce nouveau « partenariat », Licklider espère « organiser les données et les informations qui échappent aux capacités humaines », et surtout, comme Vannevar Bush avant lui, « réduire, voire éliminer le travail mécanique de l’esprit humain ». Pour « Lick », comme on le surnommait à l’époque, l’ordinateur est donc indispensable au progrès de la pensée : « L’esprit humain et la machine sont, selon lui, deux puissances qui doivent se rejoindre pour créer une nouvelle entité hybride. Alors, notre intelligence ne sera plus seulement une fonction de l’esprit humain mais le produit de cette symbiose », précise David Bates.

En 2000, le président américain Bill Clinton remet la National medal of technology à Douglas Engelbart. Source : The White House

En 2000, le président américain Bill Clinton remet la National medal of technology à Douglas Engelbart. Source : The White House

Douglas Engelbart : utiliser des moyens d’augmentation extérieurs

Inventeur de la souris, théoricien des systèmes complexes, l’ingénieur américain Douglas Engelbart a beaucoup travaillé sur l’articulation entre intelligence et technologie. Selon lui, l’esprit humain, façonné en partie par l’extérieur, s’intègre dans un réseau technologique : « Pour résoudre certains problèmes, notre système nerveux a ainsi besoin d’éléments médiateurs comme les langues ou les appareils technologiques – Engelbart parle d’ailleurs de moyens d’augmentation (augmentation needs) », explique David Bates. En conséquence, « notre cerveau doit être entraîné pour savoir utiliser au mieux ces outils. Il doit apprendre une forme de vie partagée », ajoute Bates. Engelbart prend ainsi l’exemple d’un indigène arrivant dans une cité moderne. Malgré une apparence physiologique identique, l’indigène sera incapable d’accomplir certaines tâches extrêmement simples – utiliser un téléphone, par exemple – parce qu’il ne possède par les connaissances requises pour cela. « Engelbart souligne l’importance des connaissances tacites : le système nerveux n’agit jamais de façon directe mais par une médiation extérieure. Notre esprit serait donc le produit de l’évolution constante de notre augmentation », explique David Bates.

Le propre de l’homme ?

Contrairement à l’ordinateur, l’esprit humain est, selon Bates, synonyme de « perturbation », de « discontinuité » et de « rupture de la routine ». « L’intelligence humaine est organisée par la technologie en même temps qu’elle organise cette technologie. Mais même si l’homme peut subir certaines conversions, sa capacité à prendre certaines décisions relève de ce qui n’est pas programmable », assure le chercheur. Mais pour pouvoir définir précisément ce qui fait le propre de l’esprit humain à l’heure numérique, encore faut-il que chacun prenne acte du processus de coévolution à l’oeuvre entre l’homme et la machine. Bref, garder à l’esprit que « les machines font partie de nous », comme l’affirmait l’auteur de polars robotiques Daniel H. Wilson dans le dernier numéro d’Usbek & Rica.

Carte d’identité de David Bates :

David Bates est professeur de réthorique, membre du réseau des Digital Studies, spécialiste de l’automatisation et de l’intelligence artificielle. Il a dirigé notamment le Centre de nouveaux médias à Berkeley et publié, entre autres, l’article « Penser l’automaticité au seuil du numérique » dans l’ouvrage collectif Digital Studies. Organologie des savoirs et technologies de la connaissance (FYP, 2014). Son prochain livre s’intitule Human Insight : An Artificial History of Natural Intelligence.

Image à la une : Marcin Kempski / Flickr

Usbek & Rica

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