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Science-fiction : la dernière des contre-cultures ?

Par le 6 août 2014 | #Culture

En produisant des mondes futurs, la science-fiction parle en fait du présent. Dans le nouveau numéro d’Usbek & Rica, en kiosques depuis le 15 juin, la journaliste Anne de Malleray se demande même si ce genre littéraire n’est pas l’un des derniers espaces permettant de mettre en scène et de critiquer les utopies technologiques et la culture de masse.

« Nouvel Espoir fit son entrée. Prestation branchée. Il était anorexique et chirurgicalement asexué : minimono radical. Sa nudité en témoignait : il n’était habillé que de longues feuilles peintes qui enveloppaient son corps de noir et de gris (…) Les câbles fichés dans les bras, les jambes et le torse s’alimentaient à un capteur-traducteur d’impulsions installé sur la scène, de sorte que le chanteur ressemblait à une marionnette dont les fils auraient été montés à l’envers. » Dans sa nouvelle « Freezone » (voir par ailleurs), John Shirley imagine que les musiciens ont été remplacés par des robots humanoïdes. Les auditeurs, eux, sont équipés d’un « audiopuce », d’une « visière-clip » et d’un « stimulateur de champ » porté à même la peau, permettant « d’écouter le Velvet Underground tout en regardant du Edward Munch ».

De Tron à 1984

Comme dans des milliers d’autres récits de science-fiction, les pratiques culturelles mises en scènes dans « Freezone » plantent un décor assez homogène : celui d’une culture de masse, hypertechnologique, ultrasensorielle. Plus que le potentiel des nouvelles technologies, ce sont leurs usages et leurs effets sur l’homme qui intéressent les auteurs. Du coup, les mêmes gadgets sont souvent réinterprétés au fil des œuvres.

C’est le cas, par exemple, des jeux vidéo immersifs. Dès les années 1970, ceux-ci servent de métaphore au brouillage entre les mondes virtuels et la réalité. Dans Le Dieu venu du Centaure (1967), Philip K. Dick raconte l’histoire de Terriens exilés sur des exoplanètes après avoir dévasté la Terre, qui jouent à la poupée pour tromper l’ennui. Une drogue, le Can-D, leur permet de s’incarner sur une Terre idéalisée pour y vivre une hallucination collective… sous la forme d’une poupée. Autre exemple : le film Tron, réalisé en 1982 par les studios Disney. Un développeur cherchant à récupérer la paternité de ses jeux vidéos est projeté par un laser désintégrateur à l’intérieur de son propre jeu, où il doit combattre les agents du programme de contrôle développés par son concurrent.

1ère et 4ème de couverture de "Le Dieu venu du Centaure", en version originale

1ère et 4ème de couverture de « Le Dieu venu du Centaure », en version originale

Mais les extrapolations futuristes ne consistent pas seulement à imaginer les jeux vidéos ou le cinéma de demain en y ajoutant une bonne couche de nouvelles technologies. Mise au service de pouvoirs politiques ou économiques, la culture de masse est surtout un enjeu de contrôle des individus. Ainsi, dans 1984, le novlangue, langue officielle de la dictature Oceania, vise à réduire l’étendue de la pensée en limitant le vocabulaire à trois catégories (A pour les mots de la vie quotidienne, B pour la politique, C pour les sciences et techniques).

« Alors que la culture occidentale verse dans le divertissement et interroge très peu les utopies technologiques et scientifiques, la science-fiction raconte ces utopies au premier degré, permettant la réflexivité » – Marc Attalah

Utopies au premier degré

Dans sa nouvelle « Les Hauts® Parleurs® », l’écrivain français Alain Damasio reprend ce motif de l’appauvrissement de la langue, dans un monde où les mots sont achetés par des multinationales. D’apparence futuriste, tous ces scénarios empruntent en réalité au présent, en extrapolant les signaux faibles de notre temps. Breveter les mots, comme l’imagine Damasio, ça ne se fait pas encore, même iGoogle a inventé en 2000 un système de rémunération imparable avec AdWords. Pour l’instant, on se « contente » de breveter le vivant. En proposant au lecteur une version radicalisée du monde actuel, la SF permet donc d’exercer un regard critique : « Alors que la culture occidentale verse dans le divertissement et interroge très peu les utopies technologiques et scientifiques, la science-fiction raconte ces utopies au premier degré, permettant la réflexivité. Elle renoue ainsi avec la vision moderne de la culture comme exercice de l’esprit critique », soutient Marc Atallah, directeur de la Maison d’Ailleurs, le musée suisse de la science-fiction, de l’utopie et des voyages extraordinaires. La SF ouvre une zone d’extériorité, fictionnelle, futuriste, où il est possible d’expérimenter les failles du système et d’explorer des alternatives, des modes de résistance.

Marc Atallah, direct

Marc Atallah, directeur du musée suisse de science-fiction « La Maison d’Ailleurs »

Dans les années 1970, le genre s’est ainsi fait l’écho des mouvements de contre-culture qui, aux États-Unis comme en Europe, s’opposaient à la morale bourgeoise et à la « technoscience », néologisme forgé pour désigner le détournement du progrès scientifique et technique par le capitalisme. La science étant son objet central, il était prévisible que la science-fiction intègre cette critique en puisant dans les valeurs et les modes d’expression des contre-cultures de l’époque, comme la drogue, la musique, le féminisme, l’écologie ou encore l’ésotérisme. Mais dès la fin des années 1970, certains auteurs ajoutent à ces contre-cultures « classiques » le thème de la révolution informatique, dont ils anticipent le potentiel à la fois aliénant et libérateur.

« Les progrès de la science sont tellement radicaux qu’il n’est plus possible de les contenir. Ils envahissent la Culture dans toutes ses expressions » – Bruce Sterling

Le hacker, cet homme cultivé

En 1986, dans la préface de son anthologie du cyberpunk (Mozart en verres miroirs), Bruce Sterling, auteur emblématique du mouvement, le décrit comme « l’imbrication d’univers auparavant dissociés : le royaume de la technologie de pointe et les aspects modernes de l’undergroung pop ». Le cyberpunk accompagne un profond changement anthropologique, dont il témoigne dans le champ littéraire. « Les progrès de la science sont tellement radicaux, tellement troublants, bouleversants, révolutionnaires, qu’il n’est plus possible de les contenir. Ils envahissent la Culture dans toutes ses expressions », poursuit Sterling. La science-fiction se fait le champ d’expression littéraire naturel de cette infiltration, produisant, à travers des récits, des sociétés où les potentialités de la science et des technologies s’actualisent. L’être humain peut ainsi se retrouver génétiquement modifié pour fusionner avec la « neuromatrice », un « logiciel neurocognitif » connecté en permanence aux réseaux d’information, comme dans Babylon Babies (1999), de Maurice G. Dantec. Mais il peut également se noyer dans le « cyberespace », terme forgé par William Gibson dans Neuromancien (1984).

Neuromancien, de l'américain William Gibson, aux éditions J'ai Lu

Neuromancien, de l’américain William Gibson, aux éditions J’ai Lu

La SF décrit bien la perte de contrôle des êtres humains, à la fois séduits et dominés par la technologie, dernier horizon cool et excitant pour l’humanité. Une prédiction déjà réalisée, selon Atallah : « Je suis frappé de l’ignorance dans laquelle nous sommes face aux paradigmes qui dominent notre temps. Face à ce constat, le hacker incarne l’homme cultivé de l’époque technoscientifique, suffisamment éclairé pour en comprendre les ressorts et agir. » Détenteur de savoirs complexes, il incarne désormais la subversion et la créativité face à la culture de masse et à l’invasion des gadgets technologiques, dans un monde dominé par des forces cryptées, au sens propre. Pour Damasio, il est « la figure du contre-pouvoir dans un univers anthropotechnique massif, qui est déjà le nôtre. »

« Le système capitaliste préempte ce qui peut le déstabiliser, il le recycle d’avance, l’incorpore, le métabolise et s’en nourrit. » – Alain Damasio

Avant-culture

Les formes de domination qui s’exercent aujourd’hui sur les honnêtes citoyens équipés de smartphones sont molles, confortables, divertissantes, invisibles en somme. Sauf à bien chercher. En inventant des mondes futuristes où l’aliénation technologique est caricaturée, la science-fiction permet donc de rendre visibles les idéologies dominantes de notre temps. Les systèmes GPS dérivent vers des dispositifs d’élimination des individus qui sortent du droit chemin. La téléréalité produit des jeux du cirque meurtriers (voir par ailleurs). Le soft power des entreprises devient une bonne vieille dictature à l’ancienne, dans laquelle le privé contrôle tout, jusqu’aux mots et aux pensées.

D’après Alain Damasio, cet artifice littéraire rétrofuturiste dégage un espace critique rare : « Le système capitaliste préempte ce qui peut le déstabiliser, il le recycle d’avance, l’incorpore, le métabolise et s’en nourrit. La SF serait pour moi, dans un univers capitaliste hégémonique, une avant-culture, comme on dirait une avant-garde. Elle devine et décrypte les schémas qui structurent le présent et nous formatent, elle montre à quel point la technologie décide de notre rapport au monde, aux autres et à nous-mêmes. » Sous des dehors cool, la science-fiction déploie un dispositif ingénieux : nous immerger dans un monde futur où le lecteur, parti pour se marrer, découvre un système aliénant qui est déjà (presque) le sien.

Alain Damasio, écrivain de SF et scénariste de jeux vidéos

Alain Damasio, écrivain de SF et scénariste de jeux vidéos

Les pratiques culturelles dans la science-fiction :

Le Kinërat / l’art de la manipulation

Dans La Bohème et l’ivraie (Fleuve Noir, 1990), l’écrivain français Ayerdhal parle d’un théâtre dans lequel le spectateur n’a plus besoin de faire semblant d’y croire : le metteur en scène fait vivre sa pièce au spectateur par transmission de pensée. Images et sons s’accompagnent de sensations qui donnent au public l’illusion de vivre l’action, jusqu’à confondre celle-ci avec leurs vrais souvenirs. Le héros du roman, Ylvain, est viré de son école de théâtre (Kineïrat) car il est jugé non-conformiste. En s’entraînant à la marge, il devient un artiste bohème et développe tellement ses pouvoirs qu’il finit par inquiéter le « comité d’éthique », sorte de service secret intergalactique.

Les jeux du cirque / L’art de la guerre

Le monde est séparé en deux camps : les rouges et les blancs. Tous les deux ans, ces deux camps s’affrontent. Tous les coups sont permis dans cette version extrême des Jeux Olympiques. Dans La Guerre Olympique (1994), Pierre Pelot décrit un monde où le « grand spectacle » permet de régler les conflits mondiaux. On retrouve ce type de divertissement rétro-futuriste dans Hunger Games, sous la forme d’un jeu de téléréalité, mais aussi dans A.I., où des robots bons pour la casse sont transformés en gladiateurs. Ces déclinaisons des jeux du cirque montrent un futur où l’Occident n’a pas su se départir de la violence, qui s’exprime alors par la compétition et la mise à mort symbolique.

Le minimono / L’artifice technologique

Musicien rock, John Shirley a publié en 1986 Mozart en verres miroir, un recueil de nouvelles d’inspiration cyberpunk. Dans l’un de ces récits (« Freezone »), il met en scène un rocker viré par son label, qui peste contre les « minimonos », des humanoïdes câblés capables de produire des sons grâce aux mouvements de leur corps, retranscrits par un capteur-traducteur d’impulsions installé sur une scène. « Rockeur pur et dur », Rickenharp se définit comme un anachronique dans un monde qu’il trouve trop technophile et aseptisé à son goût. Le motif de la fusion homme/machine, cher au cyberpunk, est ici appliqué à la création musicale.

Les Hauts® Parleurs® / l’art de la rhétorique

Dans Aucun souvenir assez solide (2012), Alain Damasio met en scène la privatisation du vocabulaire. Le premier mot soumis à la législation sur les noms de marque fut Orange™, par Orange, en 1993. Bientôt, tout le lexique mondial est annexé par les entreprises. Dans la « zone 17 », les Hauts Parleurs – des troubadours munis de porte-voix – déclament des poèmes qui contournent la loi et tentent de racheter des mots aux enchères, dont celui de « chat », détenu par les marques DupliCat et A-chat. La révolte éclate lorsque Spassky, l’un d’entre eux, prononce un discours évalué à 17 millions: « Il est grand® temps® d’à-prendre que la Terre™ n’est pas bleue™ comme une Orange™. »

Le visi-sonor / L’art de tuer

Et si l’émotion esthétique pouvait permettre de manipuler les esprits, voire de tuer ? Dans le tome 2 du cycle de romans Fondation (1953), Isaac Asimov met en scène le visi-sonor, un instrument capable de produire une forme de synesthésie violente. Tels des flèches empoisonnées, les sons et les couleurs produites par la musique atteignent le système nerveux, permettant au personnage du Mulet de tuer le fils de l’empereur : « La musique eut soudain des éclats de cuivre, maléfiques, qui montaient en un violent crescendo. Quelque chose se tordit au sein de la lumière. Quelque chose avec des écailles métalliques empoisonnées qui baîllaient. » Le visi-sonor apparaît ainsi comme une métaphore de la culture vue comme une arme.

Texte de Anne de Malleray / image à la une : 1984, affiche pour une adaptation de Nick Lane au Gammtheatre, à Rhodes Island, aux Etats-Unis.

Usbek & Rica

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